Qu’enseignait-il ? A en croire Xénophon et Aristote, Socrate serait avant tout l’inventeur de la science morale et l’initiateur de la philosophie des concepts. « Socrate, dit Aristote, traite des vertus éthiques, et à leur propos, il cherche à définir uni­versellement... ; il cherche ce que sont les choses. C’est qu’il essayait de faire des syllogismes ; et le principe des syllogismes, c’est ce que sont les choses... Ce que l’on a raison d’attribuer à p.93 Socrate, c’est à la fois les raisonnements inductifs et les défi­nitions universelles qui sont, les uns et les autres, au début de la science. Mais pour Socrate les universaux et les défi­nitions ne sont point des être séparés ; ce sont les plato­niciens qui les séparèrent et ils leur donnèrent le nom d’idées [1] ». Donc, selon Aristote, Socrate comprit que les conditions de la science morale étaient dans l’établissement méthodique par voie inductive de concepts universels, tels que celui de la justice ou du courage. Cette interprétation d’Aris­tote qui n’a d’autre but que de rapporter à Socrate l’initiative de la doctrine idéaliste qui, par Platon, continue jusqu’à lui, est évidemment inexacte ; si son but avait été de définir des vertus, il faudrait admettre que, dans les dialogues où Platon montre Socrate cherchant sans aboutir ce qu’est le courage (Lachès), la piété (Euthyphron) ou la tempérance (Charmide), il a pris à tâche d’insister sur l’échec de la méthode de son maître. Est-ce bien ce théoricien des concepts qui dirait de lui-même qu’il est « attaché aux Athéniens par la volonté des dieux pour les stimuler comme un taon stimulerait un cheval », et qu’il ne cesse de les exhorter, de les morigéner, en les obsédant partout du matin jusqu’au soir [2] ? L’enseignement de Socrate con­siste en effet à examiner et à éprouver non point les concepts, mais les hommes eux-mêmes et à les amener à se rendre compte de ce qu’ils sont : Charmide, par exemple, est, dans l’opinion de tous, le modèle d’un adolescent réservé ; mais il ignore ce que c’est que la réserve ou la tempérance, et Socrate conduit l’in­terrogatoire de manière à lui montrer qu’il ignore ce qu’il est lui-même ; de même Lachès et Nicias sont deux braves qui ignorent ce qu’est le courage ; le saint et pieux Euthyphron, inter­rogé de toutes les manières, ne peut arriver à dire ce qu’est la piété. Ainsi toute la méthode de Socrate consiste à faire que les hommes se connaissent eux-mêmes ; son ironie consiste à p.94 leur montrer que la tâche est difficile et qu’ils croient à tort se connaître eux‑mêmes ; enfin sa doctrine, s’il en est une, que cette tâche est nécessaire, car nul n’est méchant volontairement et tout mal dérive d’une ignorance de soi qui se prend pour une science. La seule science que revendique Socrate, c’est de savoir qu’il ne sait rien [3].

 



[1] Métaphysique, M, 4, 1078 b, 17 ; comparer XÉNOPHON, Mémorables, IV, 6.

[2] PLATON, Apologie, 30e.

[3] PLATON, Apologie 21b [‘21b’], 23b.