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Claire Obscurité
10 juin 2013

Socrate, toujours

Nous n'entendîmes pas la réponse de Simmias aux propos de Galaxidôros ; mais il disait qu'ayant un jour interrogé Socrate sur ce sujet, il n'avait pas obtenu de réponse ; que pour cette raison il n'était pas revenu à la charge, mais qu'il l'avait vu souvent regarder comme des imposteurs ceux qui prétendaient avoir communiqué dans une vision avec un être divin, tandis qu'il prêtait attention à ceux qui affirmaient avoir entendu une voix et les questionnait fort sérieusement. «Cela nous donnait donc à penser, lorsque nous discutions entre nous, que le démon de Socrate n'était pas une vision, mais la perception d'une voix ou l'intelligence d'une parole qui lui parvenait de façon mystérieuse; ainsi, dans le sommeil, il n'y a pas de voix, mais on s'imagine et comprend certaines paroles et on croit entendre parler. Cependant une telle intuition n'a lieu réellement qu'en songe pour certains, dans la tranquillité et le calme du corps, lorsqu'ils reposent; autrement, dans l'activité de la veille, ils ont peine à rendre leur âme attentive à la voix des êtres supérieurs ; assourdis par le tumulte des passions et par la dissipation des affaires, ils ne peuvent prêter l'oreille et appliquer leur attention à ce qui leur est manifesté. L'entendement de Socrate, au contraire, était net et exempt de passions, et ne s'amalgamait au corps que bien peu, pour les choses nécessaires ; aussi était-il ouvert et subtil, vite modifié par ce qui le frappait ; or, ce qui le frappait, c'était vraisemblablement, non une voix, mais la parole d'un démon, qui sans voix touchait par les révélations qu'il lui faisait sa faculté intellective. La voix, en effet, ressemble à un choc qui frappe l'âme, laquelle reçoit bon gré mal gré la parole par les oreilles quand nous parlons entre nous ; mais l'intelligence de l'être supérieur guide l'âme bien née, en la touchant par l'intelligible sans qu'elle ait besoin de choc ; elle lui cède, à lui qui en laisse aller ou en retient les propensions, lesquelles ne sont pas violentes comme elles le seraient si les passions résistaient, mais souples et douces comme des rênes qui s'abandonnent. Il ne faut pas s'étonner de voir, d'une part de gros navires commandés par de petits gouvernails, d'autre part la roue du potier tourner régulièrement au simple contact du bout des doigts; ce sont choses inanimées, mais d'un tel poli qu'elles peuvent virer et céder à la moindre impulsion. Or, l'âme humaine, sous-tendue par une infinité de propensions comme par des fils de marionnettes est de loin le plus docile de tous les instruments, si on la touche rationnellement, pour se mouvoir sur une impulsion selon la pensée conçue. C'est dans sa faculté de pensée que se concentrent les principes des passions et des propensions. Le moindre ébranlement en ce centre les met en train, et à leur tour elles tirent les fils de la marionnette. C'est à quoi l'intelligible fait le mieux reconnaître son pouvoir, car aussitôt que l'âme se met quelque chose dans l'esprit et d'après cela suscite la propension, os insensibles, nerfs, chairs pleines d'humeurs, la lourde masse qui en est formée et qui était au repos et immobile, tout cela se dresse, se tend dans toutes ses parties et comme sur des ailes se porte à l'action. Le mode de ce mouvement, de cette tension et de cette mise en oeuvre par laquelle l'âme par sa pensée attire la masse à ces propensions n'est d'ailleurs pas compliqué, ni complètement impossible à embrasser ; mais de même que la raison une fois comprise meut le corps sans voix avec aisance, de même, nous ne douterons pas, je pense, que l'esprit ne soit conduit par un esprit supérieur et l'âme par une âme plus divine, qui la touche du dehors par les touches que peut pratiquer la raison sur la raison : il en est ici comme pour la lumière et sa réflexion. En fait, nous connaissons les pensées les uns des autres par la voix, comme si nous tâtonnions dans les ténèbres; mais celles des génies ont leur lumière et brillent pour ceux qui sont capables (de les voir), sans avoir besoin des verbes ou des noms qui servent d'indices aux hommes dans leurs rapports mutuels pour y discerner des reflets et des images de pensées. Celles-ci, ils ne les connaissent pas, sauf ceux qui ont, nous venons de le dire, une lumière particulière et divine. Or cette voix qui se fait entendre console parfois ceux qui doutent ; car l'air, moulé en sons articulés et devenu tout entier parole et voix, transporte la pensée jusqu'à l'âme de l'auditeur. Il ne faut donc pas s'étonner si l'air, modifié, en vertu de sa fluidité, par les génies dans le sens de leur intellection signifie aux hommes divins et supérieurs la parole du génie qui a conçu la pensée. De même que les coups des mineurs sont captés par des boucliers de bronze en vertu de la résonance, quand ils montent des profondeurs et se heurtent contre eux, tandis qu'ils traversent les autres corps sans produire de son et passent inaperçus, de même les paroles des génies se répandent partout, mais elles ne trouvent d'écho que dans les âmes tranquilles et sereines, chez ceux que nous appelons hommes sacrés, hommes divins. La foule admet que la divinité inspire les hommes pendant leur sommeil ; mais si les paroles divines atteignent de la même façon des gens éveillés et en possession de leurs facultés, on trouve cela étonnant et incroyable ; c'est comme si l'on estimait que le musicien ne peut manier qu'une lyre détendue, et que si elle est tendue et accordée il ne la touche pas et la laisse là. C'est qu'on ne voit pas la cause de tout cela, je veux dire le désaccord et le désordre qu'on porte en soi, mais dont avait été affranchi notre compagnon Socrate, comme l'avait prédit l'oracle rendu à son père alors que lui était encore enfant : il était dit de le laisser faire ce qui lui viendrait à l'esprit, sans forcer ni contrarier cet enfant, de lâcher la bride â sa propension en priant pour lui Zeus Agoraios et les Muses, sans s'inquiéter autrement de lui : il avait évidemment en son for un guide meilleur que des milliers de maîtres et de pédagogues.» 

Plutarque, Le Démon de Socrate, 20, traduction Ricard  

 

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Claire Obscurité
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