1. LE VENT DE LA SILENCIEUSE PAIX
  2. [Courts extraits d’un entretien qui eut lieu en mars 1954 à Freiburg entre «un Japonais» et «un qui demande». L’entretien porte sur le mot japonais pour ce que nous nommons la parole. Il ne s’agit pas seulement ni même principalement de la parole au sens de langue parlée ou écrite, mais au sens infiniment plus englobant de déploiement de l’Inconcevable et que l’Inde védique et hindouiste appela vāc, qu’Héraclite, les Grecs et l’Évangile de Jean appellent logos (λόγος).]
  3. J. Vous connaissez le comte Shuzo Kuki. Il a étudié plusieurs années auprès de vous.
    D. Je garde fidèlement la mémoire du compte Kuki.
    J. Il est mort trop tôt. Son maître Nishida a composé son épitaphe. Plus d’un an il a travaillé pour son élève à cet hommage suprême.
    D. À ma grande joie, je possède des images de la tombe de Kuki et du bois où elle se dresse.
    J. Je connais le jardin du temple de Kyoto. Beaucoup de mes amis y visitent avec moi souvent la pierre funéraire. Le jardin fut fondé à la fin du XIIe siècle par le prêtre Honen sur la colline à l’est de la ville impériale d’alors, Kyoto, comme lieu de méditation et de recueillement.
    D. Ainsi donc, ce bois sacré demeure-t-il le juste lieu pour celui qui est mort prématurément.
    J. Toute sa pensée était tournée vers ce que les Japonais nomment Iki.
  4. (…)
  5. D. Tenant compte de cette restriction, vous pouvez tout de même tenter votre éclaircissement.
    J. Iki, c’est le vent de la silencieuse paix du ravissement resplendissant.
    D. Le ravissement vous le prenez au mot, l’entendant comme une échappée qui transporte, comme l’arrachée qui porte au cœur de la calme paix du silence.
    J. Nulle part, là, d’attrait ni d’impression.
    D. Le ravissement qui transporte est comme faire-signe au loin, un faire signe qui invite à partir ou invite à venir.
    J. Mais le faire-signe est l’annonce que dit le voile qui couvre tandis qu’il éclaircit.
    D. Ainsi, toute venue en présence aurait sa provenance dans la grâce, entendue comme pur ravissement de la silencieuse paix et de son appel.
    J. Comme vous me prêtez l’oreille, où plutôt comme vous écoutez les conjectures allusives qui me viennent, il s’éveille en moi un sentiment de confiance qui m’engage à laisser là l’hésitation qui me retenait de répondre à votre question.
    D. Vous voulez dire la question : quel mot, en japonais, parle pour cela que, nous autres Européens, nommons «parole».
    J. Ce mot, j’avais pudeur, jusqu’à cet instant, à le dire, parce que je dois donner une traduction dans laquelle notre mot, pour «parole», va avoir l’air d’une simple transcription d’images, va sembler être un idéogramme, si la référence est le champ de la représentation et ses concepts ; car c’est bien à l’aide des seuls concepts que la science européenne et sa philosophie cherchent à saisir le déploiement de la parole.
    D. Le mot japonais pour «parole», comment dit-il?
    J. (après avoir encore hésité) Il dit: Koto ba.
    D. Et cela veut dire?
    J. Ba nomme les feuilles, mais aussi et en même temps les pétales. Pensez aux fleurs de cerisier et aux fleurs de prunier.
    D. Et que veut dire Koto?
    J. Répondre à cette question, voilà qui est suprêmement difficile. Pourtant, ce qui en facilite la tentative, c’est que nous avons osé préciser et situer l’Iki: le pur ravissement de la paix du silence en son appel. Or, le souffle, le vent de cette paix qui mène à soi et approprie ce ravissement et son appel, c’est: ce qui gouverne la venue de ce ravissement. Mais Koto nomme toujours aussi ce qui chaque fois ravit, donc le ravissement lui-même, venant rayonner, unique dans l’instant qui ne se répète jamais, avec la plénitude persuasive de la grâce.
    D. Koto serait alors l’appropriement de l’éclaircissante annonce de la grâce.
    (…)
    J. Koto, l’appropriement de l’éclaircissante annonce de l’inclination qui, depuis le lointain, porte en avant.
    D. Koto serait le mener à soi, l’approprier qui gouverne…
    J. … précisément ce pour quoi il faut prendre en garde ce qui croît et s’épanouit en fleurs.
    D. Que dit alors Koto ba en tant que nom pour la parole?
    J. Entendu à partir de ce mot, la parole est: pétales de fleurs issus de Koto.
    D. Étonnant, merveilleux mot, et de ce fait inépuisable. Il nomme autre chose que ce que nous présentent les noms entendus depuis la métaphysique: γλῶσσα, lingua, langue et language. Depuis longtemps, je n’emploie plus qu’à contrecœur le mot de «langue» lorsque je pense en direction de son déploiement.



  6. * Le Japonais de ce dialogue était le professeur Tezuka Tomio de l’Université impériale de Tokyo et «celui qui demande» le philosophe allemand Martin Heidegger. L’extrait est tiré du chapitre «D’un entretien de la parole» dans le livre «Acheminement vers la Parole», Martin Heidegger, Gallimard, Paris, 1976. La traduction française est de François Fédier. La version originelle allemande de ce livre : “Unterwegs zur Sprache”, Verlag Gunther Neske, Pfullingen, Deutschland, 1959.
    ** Photo: Jardin Botanique de Montréal