Ennéade III, 5, L'Amour, Plotin. (Traduction Bouillet)

VII
. Platon, racontant la naissance de l’Amour[32], dit que Poros, s’enivra de nectar (car il n’y avait pas encore de vin, ce qui implique que l’Amour naquit avant le monde sensible). Par suite, Penia, la mère de l’Amour, a dû participer à la nature intelligible elle-même, et non à une simple image de la nature intelligible : elle s’est donc approchée de l’essence intelligible et elle s’est ainsi trouvée mélangée de forme et d’indétermination[33]. L’âme, en effet, ayant en elle-même une certaine indétermination avant d’atteindre le Bien, mais pressentant qu’il existe, s’en forme une image confuse et indéterminée, qui devient la substance même de l’amour. Ainsi, comme ici la raison s’unit à l’irraisonnable, à un désir indéterminé, à une substance affaiblie, ce qui en naît n’est ni parfait ni complet : c’est une chose indigente, parce qu’elle naît d’un désir indéterminé et d’une raison complète. Quant à la raison ainsi engendrée [l’Amour], elle n’est pas pure, puisqu’elle renferme en elle-même un désir indéterminé, irraisonnable, indéfini ; or elle ne saurait être satisfaite tant qu’elle aura en elle-même la nature de l’indétermination. Elle dépend de l’âme, qui est son principe générateur : elle est un mélange constitué par une raison qui, au lieu de rester en elle-même, se mêle à l’indétermination. Au reste ce n’est pas la raison même, c’est son émanation qui se mêle à l’indétermination.

L’amour est donc semblable à un taon (οἷον οἶστρος)[34] ; indigent de sa nature, il reste toujours indigent, quelque chose qu’il obtienne ; il ne saurait être rassasié, parce qu’un être mixte ne saurait être rassasié : car nul être ne peut être réellement rassasié s’il n’est par sa nature capable d’atteindre la plénitude ; quant à celui que sa nature porte à désirer, il ne peut rien retenir, fût-il même rassasié un moment. Il en résulte que d’un côté l’Amour est dénué de ressources[35] à cause de son indigence, et que d’un autre côté il a la faculté d’acquérir à cause de la raison qui entre dans sa nature.

Tous les démons ont une constitution semblable. Chacun d’eux désire et fait acquérir le bien qu’il est destiné à procurer ; c’est là le caractère qui les rend semblables à l’Amour. Ils ne sauraient non plus être rassasiés : ils désirent toujours quelque bien particulier[36]. De là résulte que les hommes qui sont bons ici-bas ont l’amour du Bien absolu, véritable, et non l’amour de tel ou tel bien particuliers Ceux qui sont subordonnés à des démons divers sont subordonnés successivement à tel ou tel démon : ils laissent reposer en eux l’amour pur et simple du Bien absolu, et font présider à leurs actes un autre démon, c’est-à-dire une autre puissance de leur âme, laquelle est immédiatement supérieure à celle qui agit en eux[37]. Quant aux hommes qui, poussés par de mauvais penchants, désirent de mauvaises choses, ils semblent avoir enchaîné tous les amours qui se trouvent dans leur âme, comme ils obscurcissent par de fausses opinions la droite raison qui est innée en eux. Ainsi, les amours mis en nous par la nature et conformes à la nature sont tous bons : ceux qui appartiennent à la partie inférieure de l’âme sont inférieurs par leur rang et leur puissance ; ceux qui appartiennent à la partie supérieure sont supérieurs ; tous sont essentiels à l’âme. Quant aux amours contre nature, ce sont des passions d’âmes égarées ; ils n’ont rien d’essentiel ni de substantiel : car ils ne sont pas engendrés par l’âme pure ; ils sont le fruit des défauts de l’âme qui les produit conformément à ses habitudes et à ses dispositions vicieuses.

En général, il convient d’admettre que les vrais biens, que l’âme possède quand elle agit conformément à sa nature, en s’appliquant à des choses déterminées [par la raison], constituent une véritable essence ; que les autres, au contraire, ne sont pas engendrés par l’action même de l’âme et ne sont que des passions ; de même, les intellections fausses ne possèdent pas les essences, comme les intellections vraies, éternelles et déterminées, possèdent à la fois l’acte intellectuel, l’intelligible, l’être, non-seulement l’être en soi, mais encore l’être dans chaque intelligible réel[38], l’intelligence dans chaque idée. Quant à nous [il faut le reconnaître], nous possédons simplement l’intellection et l’intelligible ; nous ne les possédons pas à la fois [c’est-à-dire complètement], mais d’une manière générale : de là vient que nous avons l’amour des choses générales. Nos conceptions, en effet, ont le général pour objet. Si nous concevons une chose particulière, c’est par accident : quand nous concevons, par exemple, que tel triangle vaut deux angles droits, ce n’est qu’au tant que nous avons d’abord conçu que le triangle en général possède cette propriété[39].

VIII. Enfin, qu’est ce Jupiter dans les jardins duquel Platon dit que Poros entra ? Que sont ces jardins ?

Vénus, comme nous en sommes déjà convenus, est l’Âme, et Poros est la Raison de toutes choses. Reste à expliquer ce qu’il faut entendre par Jupiter et par ses jardins.

Jupiter ne peut ici être l’Âme, puisque nous avons déjà admis que l’Âme était Vénus. Nous devons regarder ici Jupiter comme ce Dieu que Platon dans le Phèdre appelle le grand chef[40], et ailleurs, je crois, le troisième Dieu. Il s’explique plus clairement à cet égard dans le Philèbe, quand il dit que Jupiter « a une âme royale, une intelligence royale[41]. » Puisque Jupiter est ainsi à la fois une intelligence et une âme, qu’il fait partie de l’ordre des causes, qu’il faut lui assigner son rang d’après ce qu’il y a de meilleur en lui pour plusieurs raisons, entre autres parce qu’il est une cause, une cause royale et dirigeante, il doit être considéré comme l’Intelligence. Vénus [ou Aphrodite], qui est à lui, de lui et avec lui, occupe le rang d’Âme : car elle représente ce qu’il y a dans l’Âme de beau, de brillant, de pur et de délicat (ἁϐρόν) ; c’est pour cette raison qu’on la nomme Aphrodite (Ἀφροδίτη)[42]. En effet, si nous rapportons à l’Intellect (νοῦς) les dieux mâles, si nous considérons les déesses comme âmes, parce qu’à chaque intellect est attachée une âme, sous ce rapport encore Vénus se rattache à Jupiter. Notre doctrine sur ce point est confirmée par les enseignements des prêtres et des théologiens, qui identifient toujours Vénus et Junon, et qui appellent étoile de Junon l’étoile de Vénus[43].

IX. Poros, étant la Raison des choses qui existent dans l’Intelligence et dans le monde intelligible (j’entends la Raison qui s’épanche et se développe en quelque sorte), se rapporte à l’Âme et existe en elle. En effet, l’essence qui demeure unie dans l’Intelligence n’émane pas d’un principe étranger, tandis que l’ivresse de Poros n’est qu’une plénitude adventice. Mais, quelle est cette essence qui enivre[44] de nectar ? C’est la Raison qui s’épanche du principe supérieur dans le principe inférieur : l’Âme la reçoit de l’Intelligence au moment de la naissance de Vénus ; voilà pourquoi il est dit que le nectar coule dans le jardin de Jupiter. Tout ce jardin est l’éclat et la splendeur de la richesse [de l’Intelligence][45] : cet éclat provient de la raison de Jupiter ; cette splendeur est la lumière que l’Intelligence de ce Dieu verse sur l’Âme. Que peut représenter ce jardin de Jupiter si ce n’est les beautés et les splendeurs de ce Dieu ? D’un autre côté, que peuvent être les beautés et les splendeurs de Jupiter si ce n’est les raisons (λόγοι) qui émanent de lui ? En même temps, ces raisons sont appelées Poros, c’est-à-dire l’abondance (εὐπορία), la richesse des beautés qui se manifestent ; c’est là ce nectar qui enivre Poros[46]. Qu’est en effet le nectar chez les dieux si ce n’est ce que chacun d’eux reçoit ? Or, ce que le principe qui est inférieur à l’Intelligence reçoit d’elle, c’est la Raison. L’Intelligence se possède pleinement ; aussi cette possession d’elle-même ne l’enivre pas : car elle ne possède rien qui lui soit étranger. La Raison au contraire est engendrée par l’Intelligence. Existant au-dessous de l’Intelligence, et ne s’appartenant pas à elle-même [comme l’Intelligence], elle existe dans un autre principe : aussi dit-on que Poros est couché dans le jardin de Jupiter, et cela au moment même où Vénus naissante prend place parmi les êtres.