Poésie et métaphysique
- Gaston Bachelard -
"La poésie est une métaphysique instantanée. En un court poème, elle doit donner une vision de l'univers et le secret d'une âme, un être et des objets, tout à la fois. Si elle suit simplement le temps de la vie, elle est moins que la vie ; elle ne peut être plus que la vie qu'en immobilisant la vie, qu'en vivant sur place la dialectique des joies et des peines. Elle est alors le principe d'une si...multanéité essentielle où l'être le plus dispersé, le plus désuni, conquiert son unité. Tandis que toutes les autres expériences métaphysiques sont préparées en d'interminables avant-propos, la poésie refuse les préambules, les principes, les méthodes, les preuves. Elle refuse le doute. Tout au plus a-t-elle besoin d'un prélude de silence."
"Instant poétique et instant métaphysique ".
En revenir à la nature de la nature
« Tu ne pourras rien posséder sans la pauvreté, tu n’as pas le droit d’être pauvre tant qu’on paiera ton travail avec des feuilles sèches. Cette société bâtie sur de l’argent, il te faut la détruire avant d’être heureux. Posséder est bien la gloire de l’homme quand ce qu’il possède en vaut la peine. Tu sens bien que notre époque est énervée et tremblante : trop d’hommes sont privés des joies naturelles. Tous. Car, le plus riche ne s’est pas enrichi : il est toujours un pauvre homme. Je ne te dis pas de te sacrifier pour les générations futures ; ce sont des mots qu’on emploie pour tromper les générations présentes, je te dis : fais ta propre joie. Vis naturellement ; et, puisque dans la société moderne, on le considère comme une folie, installe la société qui le trouvera logique. Il ne faut plus qu’une petite poussée de tes mains pour qu’elle soit. […]
Ce dont on te prive, c’est de vents, de pluies, de neiges, de soleils, de montagnes, de fleuves et de forêts : les vraies richesses de l’homme ! Tout a été fait pour toi : au fond de tes plus obscures veines, tu as été fait pour tout. »
Jean Giono, Les Vraies richesses, 1937
Eau
« avant la création l’univers était comme de l’eau dans l’eau... » (Moïse de Léon)
Little river
To Finglebone
The little river flows
Thunder somewhere
For love grows
In the glory, everywhere
What is water
Dear friend?
Few know it
And fewer drink it.
Going higher
Without end
To a sad angel
Little sun,
Pale, inside
Little run,
Rain, abide
Lake unseen
Sky's delight
Little chin
Of the light
A tree turned
Towards present
Moïra and hybris
Bound by eternity,
Apollon and Dionysos,
Dark as abyss;
Fraternity
Of the mother and the father,
The one bursting and shining,
The other ligthening feather.
Being and becoming,
Whitening and blackening
Drunken children’s dance
Which increases the world.
No more sorrow, and no more fence,
No more lost heart foolish or swirled,
Bow flowing, lyre aspiring,
Enlightened energies,
Arcs of divine beauties,
Wine drunk, divine romance,
Wisdom living in a glance.
Unseen sun by seeing eye
Water’s pun without a lie:
Being as beings
For, the same is
Being and beings...
Water goes back to the cloud
Wind winds in the river , loud
Wing of the rolled up daimon.
(The translucent hand
Of a love that won
The shore of sand.
Grapes of peace:
Through the mirror,
A light, dearer,
Than the blue sky.)
C'est en liant Dionysos et Apollon que la religion grecque a atteint sa hauteur la plus sublime.
Cela ne saurait être un simple hasard qu'Apollon et Dionysos soient venus l'un à l'autre. Ils se sont attirés et cherchés, parce que leurs règnes, malgré le contraste le plus brutal, sont malgré tout, sur le fond, rattachés par un lien éternel.
La race des dieux olympiens est elle-même née de cette profondeur abyssale du terrestre, dans laquelle Dionysos est chez soi, et elle ne peut nier sa provenance sombre. La lumière et l'esprit d'en haut doivent toujours avoir eu au-dessous de soi le nocturne et la profondeur maternelle, sur lesquels tout être est fondé. Dans Apollon, c'est tout l'éclat de l'olympien qui est rassemblé, et qui constitue le pôle opposé aux règnes du devenir et du périr éternel. Apollon avec Dionysos, le guide ivre des rondes du cercle terrestre, c'est toute l'ampleur du monde.
À la religion olympienne, qui ne devait pas être une religion de la soumission ou du cœur indigent, mais celle de l'esprit clairvoyant, il fut réservé, là où d'autres séparent et maudissent, de reconnaître et d'honorer « l'union des contraires, celle que montrent l'arc et la lyre ».
Walter F. Otto, « L'esprit de la religion grecque ancienne : Theophania »
A-pollon
Cette heureuse nécessité du rêve, les Grecs l’ont en quelque sorte exprimée dans leur Apollon: Apollon, dieu des énergies qui façonnent, est en même temps le dieu des prophéties. Son nom signifie Lumineux, et il règne aussi sur la belle lumière du monde intérieur de l’imagination. La vérité supérieure, la perfection qui transparaissent dans ce monde et qui s’opposent à la réalité du jour dont nous n’avons jamais qu’une compréhension fragmentaire, notre profonde confiance dans l’action secourable et salutaire du sommeil et du rêve constituent l’homologue symbolique du don de prophétie et des arts en général qui rendent la vie possible et digne d’être vécue. Mais cette frontière délicate, que le rêve ne doit pas franchir sous peine de tomber dans la pathologie ‑ auquel cas l’apparence nous leurrerait comme une réalité grossière ‑ cette frontière aussi est inséparable de l’image d’Apollon. Elle appartient à son esprit de mesure, à son éloignement des impulsions brutales, à sa sagesse sereine de dieu sculpteur. L’oeil d’Apollon doit être « solaire » comme, par son origine, le dieu lui‑même; fût‑il courroucé ou malveillant, Apollon ne se départit pas de la belle apparence qui constitue l’attribut de sa divinité. Ainsi pourrait‑on dire de lui, en un sens détourné, ce que Schopenhauer déclare des hommes abusés par le voile de Maïa (Le monde comme Volonté et comme Représentation, 1): «Comme sur une mer déchaînée, soulevant à l’infini ses vagues hurlantes, le marinier se confie à sa frêle embarcation, ainsi, dans une mer de tourments, l’homme, sans perdre sa tranquillité, se repose sur le principe d’individuation». En Apollon cette confiance inébranlée dans le principe d’individuation, la sérénité de celui qui en reste prisonnier trouvent leur expression suprême. Apollon pourrait servir de symbole divin à ce principe, dieu dont le geste et le regard dispensent tout le bonheur, toute la sagesse de l’apparence, en la couronnant de beauté.
(Nietzsche, Naissance de la tragédie).
Touches of the pluriverse
To Leonardo Rosado
Do not mourn,
As from the sky fallen idea,
You appeared, soft and lost,
Body denied and faded.
Do not mourn,
Humble idea,
Passed away in life.
Love still worn
In the humbling darkness...
Moon, or sun, or water seen,
Touches of the echoes
No more sorrow...
L'Apeiron en tant que mouvement éternel diffère continuellement de lui-même, c'est-à-dire qu'il n'est égal à lui-même que dans l'instabilité. Le Fond d'où vient, où revient tout ce qui se déploie dans la lumière pour un temps, ce Fonds n'a rien de substantiel. Il est l'insubstantialité sans commencement, à quoi toute substance doit à la fois son être et sa perdition. Insubstantialité, instabilité, différence, extrême différence.
(Marcel Conche, Anaximandre, p. 152.)
